L’afroféminisme en France, des années 1900 à nos jours

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L’afroféminisme en France, on n’en connaît très peu à ce sujet. On a tendance à se focaliser sur le féminisme noir, qui a définitivement influencé l’afroféminisme en France, mais qui se distingue de celui-ci par ses raisons sociales, économiques, culturelles. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’afroféminisme en France n’est pas quelque chose de nouveau. Parle-t-on donc de féminisme noir ou d’afroféminisme en France? Ce choix relève de chacun.e, mais pour ma part je trouve le terme afroféminisme plus adapté que féminisme noir, un terme que j’associe avec les Etats-Unis. Le terme afroféminisme prend en compte toutes les personnes afrodescendantes, qu’elles soient de France ou non et quelle que soit leur identité culturelle. Cette opinion n’engage que moi.

Les débuts de l’afroféminisme aux « Antilles françaises »

Les recherches sont malheureusement peu nombreuses au sujet des prémices de l’afroféminisme en France et les données sont peu disponibles.

La participation des femmes afrodescendantes restent occultées dans l’histoire des féminismes en France. C’est en Guadeloupe que les premières voix afroféministes se font entendre médiatiquement, à travers le journal de Dame de la colonie (1911-1912) puis l’Écho de Pointe-à-Pitre (1918-1921) lui succédant. La revue est caractérisée par ses prises de positions politiques, à travers le droit de vote pour les femmes, la dénonciation d’un système hérité de l’esclavage, reproduisant un rapport dominant.e.-dominé.e et ses conséquences sur les conditions des femmes antillaises racisées. Se sentant des laisées-pour-compte, les femmes racisées antillaises tiennent à faire entendre leurs voix et à se battre pour leurs droits.

Les liens entre les revendications féministes et antiracistes se créent rapidement dans le mouvement afroféministe. La négritude, mouvement d’intellectuel.le.s d’afrodescendant.e.s noir.e.s, fait souvent parler de lui par ses protagonistes les plus connus comme Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et sont souvent omises les femmes. Pourtant ces femmes, Suzanne Lacascade, Paulette et Jane Nardal, Suzanne Roussi Césaire ont, non seulement contribué à la négritude mais aussi aux fondements historiques de l’afroféminisme, abordant à la fois la question de race et la question de genre.

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Paulette et Jane Nardal –  © Jean-Louis ACHILLE

« Les femmes de couleur vivant seules à la métropole, moins favorisées jusqu’à l’Exposition coloniale que leurs congénères masculins aux faciles succès, ont ressenti bien avant eux le besoin d’une solidarité raciale qui ne serait pas seulement d’ordre matériel ; c’est ainsi qu’elles se sont éveillées à la conscience de race. Le sentiment de déracinement […] aura été le point de départ de leur évolution ». Ces propos de Paulette Nardal expriment bien ce besoin des femmes noires de se rassembler et d’extérioriser leurs expériences singulières, en tant que femme et afrodescendante. Des organisations féministes voient le jour, comme en Martinique, avec L’Union des femmes de la Martinique en 1944, fondé par Jeanne Lero et Le Rassemblement féminin, fondé par Paulette Nardal en 1945.

La mobilisation pour le droit de vote des femmes a fini par porter ses fruits puisque cette même année, les femmes des « Antilles françaises » bénéficient du droit de vote et ainsi se définit la représentation au niveau politique: deux députées noires font leur entrée à l’Assemblée constituante, Eugénie Éboué-Tell et Gerty Archimède, militant pour l’amélioration des conditions de la femme, dont le droit à la retraite, à la sécurité sociale, les congés de maternité, pour n’en citer que quelques-uns. 

La seconde vague de l’afroféminisme en France métropolitaine

Les années 70 et la naissance des premiers collectifs et organisations afroféministes

La lutte continue tout le long, aussi bien dans les colonies et qu’hors colonies, et c’est dans les années 70 que l’on retrouve à nouveau une formation de plusieurs organisations et collectifs afroféministes. La coordination des femmes noires fondée en 1976, incarne une nouvelle vague de l’afroféminisme, des femmes africaines et afrodescendantes se solidarisant face aux problématiques similaires qu’elles rencontrent, luttant contre les oppressions quotidiennes, comme le sexisme, le classicisme, le racisme et aussi pour leurs droits sexuels et reproductifs. Des initiatives sont régulièrement prises par l’organisation contre les expulsions mais aussi ce qui se passe sur le continent africain, comme l’apartheid en Afrique du Sud et les régimes totalitaires qui sévissent.

Des actions comme des journées sont également organisées par l’association, comme la Journée des femmes noires le 29 octobre 1977, exposant les problèmes rencontrés par les femmes noires en France. Cette journée fait l’objet de critiques, reprochant aux participantes d’être trop féministes et bourgeoises, des critiques auxquelles elles répondront l’année suivante: « De la même façon que nous entendons combattre le système capitaliste qui nous opprime, nous refusons de subir les contradictions des militants qui, tout en prétendant lutter pour un socialisme sans guillemets, n’en perpétuent pas moins dans leur pratique, à l’égard des femmes, un rapport de domination qu’ils dénoncent dans d’autres domaines ». Elles participent à de nombreuses manifestations dont celle de la journée internationale de la femme en 1980.

Manifestation lors de la jounrée internationale des droits de la femme – 8 mars 1980 – ©Catherine Deudon

Si les mutilations sexuelles, la polygamie, étaient jusqu’ici des traditions dites acceptées, Awa Thiam, figure afroféministe de premier plan, en fait son cheval de bataille, d’abord à travers son livre La Parole aux négresses et ensuite avec la création de son association la Commission pour l’abolition des mutilations sexuelles (CAMS). Le but est de sensibiliser les femmes africaines et afrodescendantes sur les mutilations sexuelles, ainsi que les personnels de l’éducation nationale et du social. Par ses prises de position, Awa Thiam invite à briser des tabous touchant certaines communautés africaines, encourage la sororité entre femmes afrodescendantes et à se redéfinir en tant que négro africaines. 

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Awa Thiam – Source: TV5 Monde

Plusieurs associations continuent d’être créés dans les années 80, participant ainsi au développement de l’afroféminisme, comme le Centre d’études et de rencontres des femmes africaines (CERFA) initiant l’accompagnement social grâce à des stages, des formations, des cours d’alphabétisation et des permances juridiques; également le Mouvement pour la défense des droits la femme noire (MODEFEN) agissant contre le racisme et le sexisme, pour la promotion et l’émancipation des femmes à travers la liberté des choix du mode de vie, la connaissance du corps, le logement, l’instruction et contre toutes les violences faites aux femmes.

Les mêmes problématiques que celles des années 70 se retrouvent et permettent de poursuivre le travail commencé par le militantisme afroféministe. 

L’afroféminisme à l’ère de la digitalisation

Les années 2010 incarnent le tournant de l’afroféminisme en France, un mouvement qui se digitalise. Les premiers blogs se multiplient, Mrs Roots, Les bavardages de kiyémis, badassafrofem. L’identité afroféministe se développe au fur et à mesure, les premières années, ce sont les termes féminisme intersectionnel, afrodescendant.e et féminisme afro qui se retrouvent.

C’est une volonté d’extérioriser ses expériences, de se solidariser, des besoins qui se revoit régulièrement au fur et à mesure de l’évolution de l’afroféminisme. Beaucoup se sont en effet pas retrouvées dans des mouvements féministes, qui invisbilisent les intersections entre le racisme anti-noir et le sexisme. Elles partagent leur quotidien, leurs points de vues, débattent, souhaitant créer des espaces d’expression et de discussion, les alimentant via des blogs, des hashtags, des comptes Instagram, des chaînes YouTube, des podcasts, des documentaires.

Les problématiques afroféministes trouvent également leur écho dans l’art, grâce à « Noire n’est pas mon métier », d’Aissa Maiga, ou encore « Ouvrir la voix » d’Amandine Gay, exprimant les témoignages de plusieurs femmes noires, valorisant la pluralité de leurs perspectives et déconstruistant les nombreux stéréotypes sur les femmes noires. 

ouvrir la voix afroféminisme

L’afroféminisme se digitalise, mais reste bien ancré sur le terrain, grâce aux initiatives de nombreux associations et collectifs, dont MWASI, un collectif afroféministe organisant des ateliers, des formations, des festivals, dont Nyansapo, ayant fait polémique due à sa non-mixité raciale et de genre. Cette polémique révèle bien le malaise qu’il y a autour de la non-mixité raciale, le manque de volonté de comprendre l’importance des espaces non-mixtes de race et de genre et des associations afroféministes.

L’afroféminisme navigue en fonction des époques, des communautés afrodescendantes. Il naît dans un contexte colonial, aux sein des colonies antillaises, se développe en France métropolitaine dans les communautés africaines et ses diasporas, et s’ancre à présent dans les communautés afrodescendantes, une génération ayant grandi en France. C’est un afroféminisme qui prend ses racines dans le féminisme noir mais qui l’adapte aux multiples réalités que les femmes noires en France rencontre. L’afroféminisme usé au singulier englobe différents mouvements afroféministes. Il est bon de rappeler les femmes afrodescendantes en France sont issues de milieux culturels, religieux, économiques, sociaux variés et qu’un seul courant féminisme ne peut pas répondre à toutes les réalités des femmes afrodescendantes.

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Un commentaire sur “L’afroféminisme en France, des années 1900 à nos jours

  1. bonjour,
    merci de votre publication évoquant l’action déterminante de mes grandes cousines Paulette et Jane NARDAL ainsi que leurs autres sœurs.
    Vous avez utilisé pour cette publication un portrait de Paulette NARADAL que j’ai personnellement effectué au Morne-Rouge à la Martinique en août 1978.
    Aussi, je vous serais reconnaissant de bien vouloir m’adresser une version PDF de cet article incluant ma photographie, ce qui me permettra de vous autoriser à l’utiliser par la suite.
    Vous trouverez des informations sur les Sœurs NARDAL sur le site consacré à leur cousin germain Louis Thomas ACHILLE (1909-1994), mon père qui préfaça la réédition de « La Revue du Monde Noir » en 1992 chez Jean-Michel PLACE :

    https://louisthomasachille.com/famille/les-cousines-nardal-de-louis-thomas-achille

    Pour information, je suis le webmestre du site mentionné ci-dessus. Aussi, pour les questions concernant ce site, merci de bien vouloir utiliser le formulaire de contact dédié s’il vous plaît :

    https://louisthomasachille.com/nous-contacter

    Cordialement,

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