« Beurette » ou la sexualisation des femmes de descendance nord-africaine en France

Avertissement: Le mot beurette est employé tout au long de l’article.

Les mots  « beurette » , « arabe »,  « marocaine » font partie des mots clés les plus recherchés sur les sites pornographiques français en 2019 et 2016.

Robert Ménard assumant haut et fort, à heure de grande écoute qu’il trouvait « les beurettes », « non-voilées » « sexy »;

Rober Ménard en direct sur LCI, disait qu’il trouvait autrefois les beurettes sexy.

Jacques Séguéla assurant que le mot beurette est poétique;

Le mot beurette est poétique selom Jacques Séguéla

Ces quelques exemples illustrent la sexualisation quotidienne des femmes de descendance nord-africaine.  Lorsque j’ai entendu pour la première fois le mot « beurette », j’ai vite compris qu’il s’agissait d’un mot péjoratif. J’ai observé beaucoup de mépris et d’irrespect de la part des locuteurs. Pourtant, il reste un terme encore massivement employé dans la langue française.

D’où vient-il? Beurette vient du mot « beur », qui est l’équivalent du mot « arabe » en verlan. Popularisé au début des années 80, le verlan donne naissance au terme « beur », lors de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, à Marseille.

Marche pour l’égalité et contre le racisme, 1983, Marseille – ©France Culture

L’emploi du mot beur finit par généraliser à la fin des années 90, lors de la coupe du monde de 1998, par le slogan « black blanc beurre », pour valoriser le diversité française.

Beurette, un symbole politique 

Alors que le terme « beur » se démode peu à peu, le terme « beurette » se normalise de plus en plus, d’abord sur la scène politique française métropolitaine. La « beurette » incarne le modèle d’intégration des communautés musulmanes. La beurette a gagné sa liberté grâce aux valeurs françaises et n’est plus sous le joug des traditions de ses cultures nord-africaines et musulmane. Le « modèle » de la beurette vise à inspirer les femmes de descendance nord-africaine, portant le hijab, à « se libérer » et à  » s’assmiler au modèle français  » en empruntant les codes vestimentaires et culturels.

« Pour Nacira Guénif-Souilamas, professeure de sociologie à Paris-VIII et auteure, avec Eric Macé, du livre Les Féministes et le garçon arabe (L’Aube, 2004, réédition prévue en 2018), les beurettes se caractérisent, dans les imaginaires, par leur docilité. A la différence des garçons, on considère qu’« elles se prêtent volontiers au travail de l’intégration. Elles sont ardemment désireuses de montrer qu’elles veulent s’intégrer ». L’usage du terme « beurette » couvert sous une fausse bienveillance, a une forte connotation paternaliste : la  » beurette  » est la jeune femme non voilée, soluble dans la république laïque, en émancipation, y compris en allant contre la volonté supposée de son milieu d’origine ».

De l’image de la femme de descendance nord africaine émanciper à « la française » , intégrée, beurette change de sens dans les années de 2000, passant ainsi de la personne docile et occidentalisée à une femme dite  « provocante »,  « facile » et libérée sexuellement », n’adoptant pas les codes d’une féminité patriarchalisée.

Le mot beurette de notre époque contemporaine désigne ainsi la sexualisation des femmes de descendance nord-africaine, se perpétuant depuis des siècles et retrouvant ses origines à la naissance de l’orientalisme. 

Orientalisme et fantasme sur  » la femme orientale  »  

 L’intérêt biaisé pour « l’Orient » se manifeste dès le Moyen-âge à l’issue des croisades. Il continue son évolution et se transforme en mouvement littéraire et artistique au XVIIIe siècle, contribuant ainsi à un imaginaire de « l’Orient » et également « des femmes de l’Orient. » La représentation de ces femmes sont souvent teintées de sensualité, d’exotisation, des représentations de femmes qui se « dévoilent » dans des lieux plus isolés et fermés, contrastant avec la pudeur dite « orientale  » .

De là se développe la fétichisation et sexualisation « des femmes de l’Orient », se poursuivant lors de la colonisation française dans les pays nord-africains. Sous couvert de mission « civilisatrice », qui décimera et détruira des populations et des cultures, la colonisation française entraîne parmi tant d’autres crimes, la prise de clichés de nombreuses femmes dévoilées, un dévoilement se caractérisant par une érotisation de leurs corps. 

Très vite, l’imagerie pornographique des femmes nord Africaines pullule, alimentant leur sexualisation, le porno colonial et les violences sexuelles contre les femmes et les filles, à travers des chansons, faisant même l’apologie du viol, des sculptures, gravures et des services de table. Les corps dénudés des femmes colonisées deviennent ainsi des trophées, gagnés grâce à la conqûete coloniale exploitée selon l’intérêt des colonisateurs, comme le sont leurs territoires. 

« Ti seras mon sidi, ji serai ta fatma

Ji ti ferai goûter très douces caresses

Qu’en France li moukères jamais faites à toi » 

La beurette ou la sexualisation contemporaine des femmes de descendance nord-africaine 

Les cartes postales laisse place aux sites internet, particulièrement les sites pornographiques où la « beurette » représente un fantasme sexuel exotisé. Ce fantasme est incarné dans un premier temps par des travailleuses du sexe puis des personnes de la télé-réalité telles que Nabilla, Ayem ou Zahia. Considérées comme surmaquillées, ultra-bronzées, motivées par l’appât du gain, l’ascencion sociale et une vie luxueuse, les « beurettes » sont cataloguées comme des femmes se servant de leurs corps pour réussir, que ce soit l’industrie du sexe ou de la télé-réalité.

Ayem et Nabilla Nabilla Zahia

Au-delà de la télé-réalité et de la pornographie, la stéréotypisation des femmes de descendance nord-africaine à travers la « beurette » progresse et se généralise également dans le cinéma, et la musique, à travers des paroles douteuses et pernicieuses, comme celles-ci  »Je vais à la chicha qu’pour les beurettes ».

L’image de la « beurette » a quelque peu changé. Aujourd’hui, elle est personnifiée par Maeva Ghennam, influencense de télé-réalité. Caractérisée par des tenues dites « lascives » et « osées », la monétisation de son image, elle joue avec sa stupidité et attire l’attention en attisant la provocation facile par ses tenues et ses propos.

D’autres influenceuses décident de se réapproprier le mot « beurette », comme Lisa Bouteldja, qui explique dans une interview accordée aux Inrocks, les raisons de ce choix. « Je traduis l’orientalisme postcolonial esthétiquement pour retourner le stigmate, explique Lisa. Je suis le reflet du regard de l’autre. Je performe mon arabité pour diffuser un message de liberté et de respectabilité dans toutes ses incarnations.” Comme dans chaque combat minoritaire, la réappropriation de l’insulte marque une fierté.»

Beurette: Un mot qu’il est temps de bannir 

L’inconscient collectif influencé par les surrépresentations contemporaines, pornographiques, de télé-réalité et de l’industrie cinématographique, héritage de l’orientalisme et du colonialisme, entraînent une déshumanisation humiliante des femmes de descendance nord-africaine, qui ne peuvent exister qu’à travers certains clichés, comme celui de la « beurette ». C’est un terme d’une connotation insultante et d’une violence inouïe, usé pour rabaisser les femmes de descendance nord-africaine depuis des siècles, qui les réduisent à des objets sexuels.

Quand est-ce qu’on se lassera de notre héritage colonial et orientaliste? Quand est-ce que ce terme sera définitivement banni de la langue française?

POC Stories

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Bibliographie

LA FEMME ORIENTALE DANS LA PEINTURE DU XIXE SIÈCLE

Voiler les beurettes pour les dévoiler: Les doubles jeux d’un fantasme pornographique blanc

Colonies françaises : les stéréotypes racistes de la chanson coloniale

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