Féminicides en Turquie. Retour sur ce problème social.

Disclaimer: Les féminicides affectent tous les pays du monde entier. Cet article ne vise en aucun cas à stigmatiser la Turquie. 

Des photos en noir et blanc pour rendre hommage aux femmes victimes de féminicides en Turquie, un challenge qui prend une vive ampleur sur les réseaux sociaux. C’est à la suite du meurtre de Pinar Gültekin,que ce challenge revient sur le devant de l’actualité et nous informe sur les féminicides en Turquie, un fléau mondial sur lequel on porte encore trop peu d’attention. 

#challengeaccepted on social media

Mina, storyteller Turque basée à Londres, fait partie des protagonistes de la campagne. Elle nous en dit plus dan cette vidéo ainsi que sur les féminicides en Turquie.

Vidéo sous-titrée en français

Selon le récent rapport de l’association Kadın Cinayetlerini Durduracağız (« Nous ferons cesser les féminicides »), en Turquie, 300 féminicides ont été commis et 171 femmes ont trouvé la mort dans des circonstances suspectes au cours de l’année 2020. Toujours selon leur données, ce serait 2025 femmes qui auraient été tuées entre 2008 et 2017. 

La définition de Féminicide

Féminicide est un terme qui s’ancre, malheureusement, petit à petit dans le langage courant. Ce terme (Femicide) est popularisé en 1992 dans le milieu académique anglophone, à travers l’ouvrage ‘Femicide: The Politics of Woman Killing’, par les sociologues Jill Radford et par Diana E. H. Russell, en le définissant comme « le meurtre de femmes par des hommes parce qu’elles sont des femmes ». Il revient dans le langage courant notamment grâce au travail des militantes féministes du collectif #NousToutes, informant sur les féminicides perpetrés en France. 

Les principales causes des féminicides en Turquie

 On retrouve plusieurs autres définitions de féminicide qui se complètent les unes aux autres dans l’étude « la subjectivité collective dans le milieu activiste féministe contre les féminicides en Tuquie ». Un féminicide est une forme extrême de violence basée sur le genre qui vise à contrôler et opprimer les corps et les vies des femmes, (Luffy, Evans, and Rochat 2015, 107), « motivé par la haine, le mépris, le plaisir ou le sentiment de possession des femmes » (Caputi et Russell 1992, 15). Il existe plusieurs types de féminicide, raciste, transphobe, intime, pour n’en citer que quelques uns, même si l’OMS (l’Organisation mondiale de la santé) n’en distingue que 4. 

Ce qui peut être particulier aux fémincides en Turquie sont les crimes d’honneur (namus cinayatleri) et les crimes  «töre», un terme n’ayant pas d’équivalent en français. Ces crimes vont être associés à une justification dite ‘traditionnelle’ et vont se différencier dans leur aspect social. L’auteur des crimes d’honneur va être plutôt un individu, par exemple une personne qui tue sa femme car elle a eu une relation extra-conjugale. Les töre, ont plutôt un aspect commununautaire, des concertations familiales pour établir la planification du meurtre. 

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces meutres ne font pas parties des majeures causes des féminicides en Turquie. Au vue des ressources peu nombreuses, il est difficile d’obtenir des données fiables de plusieurs sources, mais le travail de longue haleine de quelques organisations féministes, basées en Turquie, permet de nous donner une idée et d’un peu mieux comprendre la situation. 

L’étude « les défis du féminicide et de la violence contre les femmes en Turquie » hiérarchisent les motivations des féminicides en Turquie de 2009 en Turquie, en se basant sur les données de plusieurs associations féministes. De 2009 à 2014, on retrouve comme causes principales, la demande de divorce, la volonté de la femme de prendre ses propres décisions et la jalousie. 

Dans le rapport de 2018 du site « Nous ferons cesser les féminicides », les majeures causes identifiées des feminicides en Turquie sont similaires, la volonté des femmes de prendre leurs propres décisions, dues à des causes dites économiques et la demande de divorce.

.Leur rapport de 2019 cite également les même causes. 

Le travail primordial des organisations féministes

Le travail de ces organisations est primordial dans la collecte et l’analyse des données concernant les féminicides en Turquie. Plusieurs organisations protagonistes ont pris part à la reconnaissance des féminicides au niveau politique et juridique, de contribuer à une meilleure protection juridique contre les féminicides en Turquie comme:

  •  Kadın Cinayetlerine Karşı İsyandayız (Nous nous révoltons contre les féminicides)
  • Kadın Cinayetlerine Karşı Acil Önlem Grubu (Groupe de prévention contre les féminicides
  • Kadın Cinayetlerini Durduracağı (Nous ferons cesser les féminicides), que nous recommende, Mina, écrivaine Turque, que j’interviewe au sujet des féminicides en Turquie (sous-titres en français).

Ces organisations concrétisent la formation de leurs luttes contre les féminicides en Turquie, en se créant à la fin des années 2000 à la suite d’une série de féminicides, augmentant d’années en années: Güldünya Tören, refusant d’être la deuxième épouse de son violeur, fut victime de crime d’honneur en 2004, tuée par ses frères à l’hôpital. En 2008 Ayşe Yılbaş, Pippa Bacca, Münevver Karabulut en 2009, et tant d’autres, sont victimes d’atrocités.

Les activistes se réunissent donc en organisant des manifestations et sensibilisant l’opinion publique sur les féminicides, des féminicides qui, en Turquie, touchent toutes les femmes, quelque soit leur classe sociale, leur ethnicité, leur âge et religion. C’est l’atroce meutre Münevver Karabulut commis en 2009, qui a eu une incidence sur la narration des féminicides en Turquie.

Münnever et le meurtrier

Son corps fragmenté est retrouvé dans une poubelle à Istanbul. Selon l’étude « la subjectitivité collective dans le militantisme féministe contre les fémincides en Turquie », cette affaire aura fait prendre conscience que les féminicides ne touchent pas seulement les villages reculés ou dans certaines régions plus à l’est du pays, mais tout le pays. Depuis lors, la mobilisation féministe s’est concrétisée sous la houlette associative. 

Mais le gouvernement se montre beaucoup moins collaboratif à partir de 2011, lorsque le ministère d’État pour la femme et la famille est remplacé par le ministère de la famille et des politiques sociales. Avec un gouvernement peut collaboratif sur la questions des féminicides en Turquie et plus généralement des violences faites contre les femmes, doit-on s’attendre à un vide juridique?

Un cadre juridique et politique fragilisés

Les féminicides en Turquie et son cadre juridique

La structure juridique n’est pas sans fondement. La Turquie ratifie la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes en 1985. Cette ratification est le signe d’une reconnaissance de l’Etat turc des violences faites à l’égard des femmes. En 1998, le gouvernement turc continue de renforcer sa législation concernant la protection des femmes et des enfants contre les violences. Il adopte la « Loi sur la protection de la famille n° 4320 ». En 2007, la loi est modifiée pour inclure les membres de la famille élargie. En mars 2012, c’est la Convention d’Istanbul qui est signée, visant à préveneir et à lutter contre toutes les formes de violences à l’égard des femmes et la violence domestique. En prolongation de la Convention d’Istanbul s’ajoute la loi sur la prévention de la violence à l’égard des femmes et la protection de la famille ( Law No. 6284 on Prevention of Violence Against Women and the Protection of the Family) dite la loi n° 6284. 

Selon le rapport de 2020 de Nous ferons cesser les fémincides, la législation en Turquie « réglemente de nombreuses mesures contre les personnes qui commettent des violences, telles que les ordonnances de protection et d’interdiction, et accorde aux femmes de nombreux droits allant de l’autonomisation financière au changement d’identité ».

Une volonté politique qui manque à l’appel

Ce qui manque c’est une volonté politique, comme j’ai pu souvent le retrouver dans les recherches que j’ai lu, une volonté de faire appliquer et respecter la législation en vigueur. Ce manque volonté politique peut s’exemplifier avec la tentative du Parlement de retirer la Convention d’Instanbul l’été dernier. Dans un article de Libération, Selin, militante féministe, en explique les raisons: «Le gouvernement veut dénoncer la convention parce qu’elle inclut l’égalité des genres, en laquelle il ne croit pas», explique Selin Top, militante féministe. «[Ses membres] ne peuvent pas dire qu’ils acceptent qu’il y ait des violences contre les femmes et les enfants. Alors, ils disent que cette convention érode les valeurs familiales», continue-t-elle. Depuis, Istanbul s’est retiré de la Convention indignant de nombreux et nombreuses manifestant.e.s.

Le système patriarcal impacte une société à tous les niveaux et ce qu’on peut voir dans le cas de la Turquie. Les institutions tels que la justice comprenant la police, les tribunaux, les institutions politiques restent influencées par la pensée patriarcale en accordant des réductions de peine aux accusé.e.s car ils se présentent bien, se disent croyant.e.s.

« Les fonctionnaires et les institutions publiques ont tendance à adopter un profond point de vue sexiste par rapport à la société, ce qui influence le traitement réservé aux femmes victimes de violence lorsqu’elles tentent de porter plainte ou qu’elles sollicitent une protection dans un poste de police ou au bureau du procureur public » (cité dans Today’s Zaman 1er mars 2012), propos d’un avocat bénévole dans une organisation féministe, repris par un rapport Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. 

Les médias et l’industrie y jouent un rôle également, car portant une forte influence sur la société, les images véhiculées de la femme ainsi que la narration portée sur leurs histoires ont leur importance. Au niveau social, la crise de la masculinité bat son plein, beaucoup d’hommes ne retrouvent plus leur place, dans des sociétés faisant évoluer les questions de genre et de rôle. Cette crise de la masculinité prend de nombreuses formes dont celle de la domination par de multiples formes de violences envers les femmes par exemple.

L’activisme pour changer les choses

Sans le travail formidable des activistes, les féminicides en Turquie auraient eu beaucoup moins d’attention. Un cadre juridique et politique invisbilisés par la non prise de position et la non application de la législation, un retour en arrière en se retirant de la Convention d’Istanbul,fa c’est une société qui doit se remettre en question pour s’investir enfin dans la lutte contre les fémincides en Turquie. 

À propos de POC Stories

POC Stories est un espace médiatique donnant l’opportunité aux femmes et personnes non-binaires racisé.e.s de se ré-approprier leur narration ainsi que de mettre en avant des problématiques, faits sociaux et historiques affectant ces communautés.

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