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Les personnes homosexuel-les d’ascendance maghrébine, ces invisibles

Attention : Le pronom iel est utilisé et non il ou elle. La personne interviewée se considère comme une personne non-binaire. Aucun commentaire raciste, transphobique, lesbophobe, homophobe ou toute autre invective ne sera acceptée.

Auteur-e

Aissa Sica, créateur-rice du blog People Racializadas, partageant divers portraits de personnes racisées et des sujets d’actualité. Vous pouvez me suivre sur Instagram.

« J’aurais préféré que ma soeur soit une pute plutôt que lesbienne. » Voilà les paroles douloureuses auxquelles Ïko fait face, lorsque son homosexualité est mise à nue par ses soeurs. Un coming out forcé qu’iel aurait aimé ne pas subir. Ïko nous fait part en toute intimité de son parcours en tant que personne transgenre, non-binaire, franco-algérien-ne et homosexuel-le. Entre troubles mentaux, pression sociale, homophobie et construction de soi , Ïko nous partage un témoignage poignant. Son témoignage et d’autres de personnes homosexuel-les d’ascendance maghrébine se rejoignent sur de nombreux points et relatent les particularités de ces parcours invisibilisés.

Ïko a toujours su qu’iel était homosexuel-le. Néanmoins, affirmer son attirance envers les femmes fut difficile pour iel. Grandissant dans un environnement conservateur et hétéronormiste, son homosexualité n’y a pas sa place. Son allure de garçon manqué élevait les soupçons de ses proches. Ses soeurs ont donc fini par savoir qu’Ïko était homosexuel-le en fouillant dans ses affaires personnelles. Elles ont découvert sur son Facebook une conversation qu’iel entretenait avec son premier amour.

Grandir dans un environnement ne pouvant accepté sa personne à part entière et ce coming out forcé, ont eu de sérieuses conséquences sur la santé mentale, physique d’Ïko ainsi qu’au niveau relationnel.

La découverte de son homsexualité et son rapport conflictuel

Dès petit-e, Ïko se distinguait par sa personnalité. Réservé-e, introverti-e et garçon manqué, on l’a surnommait « la mredha » qui signifie la malade en arabe algérien. (Dans ce contexte le surnom était utilisé dans le sens malade/folle). Ce surnom illustrait l’incompréhension qu’Ïko suscitait par sa personnalité et son apparence. Puis un jour, Ïko en a eu marre. Du haut de ses 8 ans, iel refusa de retourner chez la psychologue. Aller chez la psychologue était pour iel donner raison à sa famille qui l’a surnommé-e ainsi.

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Portrait de Ïko – Crédit photo ©People Racializadas – Ne pas utiliser la photo sans permission

Lors de son enfance et adolescence, s’affirmer devant ses proches semblait impossible pour iel. Cette frustration, Ïko ne pouvait la contenir. À l’entrée au collège, Ïko se montrait insolent-e et non assidu-e, ne se présentant pas aux cours dè qu’iel le pouvait. Cette attitude hostile était en réalité son premier appel de détresse : le fait de ne pas se sentir normal-e car on est homosexuel-le et qu’on grandit dans un environnement conservaeur et religieux.

Renvoyé-e de son premier collège, Ïko trouve un nouveau souffle dans son nouvel établissement. Iel peut enfin ne plus cacher son orientation sexuelle et découvrir peu à peu son identité de genre. D’un environnement à un autre, iel était une personne différente. Avec sa famille, Ïko devait montrer qu’une part d’iel-même, celle de la personne suivant les normes sociales de ses cultures algérienne et musulmane. Ces multiples compromis et la pression sociale finissent par lui causer de graves soucis de santé.

À ses 15 ans, Ïko tombe sous 30 kilos avec une bradycardie à 30 battements par minutes et enchaînent les séjours à l’hôpital et en hôpital psychiatrique. Iel lutte contre l’anorexie boulimie jusqu’à ses 18 ans. Cette anorexie boulimie sonne comme un nouvel appel de détresse. Pour quelles raisons ?

Le coming out forcé de Ïko et la pression familiale

Tous les membres de sa famille ne sont pas au courant de son orientation sexuelle, à commencer par son père. Son père et sa mère étant divorcé-e-s, il n’était pas présent lors du coming out forcé. Néanmoins, il a honte d’iel. Dès qu’il voit Ïko, son père ne peut s’empêcher de lui faire la morale. Il lui reproche de ne pas suivre la religion, de ne pas avoir de situation stable, de ne pas être marié-e et de ne pas avoir d’enfants.
« Je me rends bien compte qu’ici est le souhait du bonheur d’un parent pour son enfant, MAIS c’est selon sa propre version de concevoir la vie, sa propre définition du bonheur en lien directe avec sa raison de vivre; tout comme ma famille je ne peux leur en vouloir. Cependant, je ne peux également soit disant “changer“ ou même réprimer qui je suis. Hors de question » dit-iel.

Son plus grand soutien familial est et reste sa mère. « Ma mère m’a toujours soutenu-e dans les moments les plus bas. Bien que mon homosexualité soit quelque chose qu’elle ne comprend pas, elle fait l’effort chaque jour de m’accepter tel-le que je suis et je lui en suis tellement reconnaissant-e» dit-iel. Puis Ïko ajoute avec un sourire plein d’amour, « Ma mère c’est la femme de ma vie ». Ce soutien lui a donné la force d’aller de l’avant et de se battre pour exister et vivre comme iel l’entend. 

Développer son épanouissement personnel à travers les moments douloureux

Son épanouissement personnel, Ïko l’a trouvé et construit à travers diverses expériences. Lors de sa préadolescence et adolescence, Ïko se rendait régulièrement au service jeunesse de sa commune, une association proposant un panel d’activités extra-scolaires. Les animateurs et les animatrices présent-e-s, ne traitaient en aucun cas Ïko différemment par rapport à sa personnalité et son identité de genre. Iel pouvait un peu plus être en connexion avec iel-même en s’exprimant tel-lle qu’iel le souhaitait.

Trouver son épanouissement personnel par différents chemins

Intégrer le milieu LGBTQIA+ lui a permis-e d’explorer son identité sexuelle, en participant à des évènements, en rencontrant des personnes qui ont eu le même vécu qu’iel. Une personne l’a particulièrement marquée, c’est son âme soeur, son meilleur ami également homosexuel, décédé depuis quelques temps, avec qui iel a énormément appris. « Il m’a clairement appris à construire ma boussole pour que, où que je sois dans le monde, je me retrouve. On se soutenait dans les moments les plus hauts comme dans les plus bas, ça oui. » C’est le cœur remplit de chaleur et d’amour qu’Ïko confit ces mots.

Ces petits moments de bonheur, Ïko les a aussi connu dans les moments les plus douloureux, lorsqu’iel fut placé-e en hôpital (psychiatrique). Lors de ses séjours, Ïko viva une histoire amoureuse avec une patiente. Ïko ne pouvait partager ce bonheur avec sa famille, iel éprouvait alors le besoin de l’écrire. Ces écrits, iel en discutait avec sa psychologue. « Le fait de créer sur papier et ce littéralement chaque jour, m’a donné envie de créer dans la vie, de créer un voyage, de créer un métier, la vie dont je souhaite », dit-iel. La création lui a redonné un sens à la vie, une qui reste à remplir d’expériences et de découvertes, bonnes comme mauvaises.

Ïko travaille chaque jour sur son épanouissement personnel, en faisant l’effort chaque jour de s’apprécier comme qu’iel est et oeuvre pour un bel équilibre entre son corps et son esprit. Des témoignages non anonymes comme Ïko, font figure d’exception. Faire partie de la communauté LGBTQIA+ reste tabou dans la communauté nord africaine musulmane et très rares sont celles et ceux à témoigner.

Les personnes homosexuel-les d’ascendance maghrébine, une communauté oubliée

Quelques études et d’ouvrages se sont focalisé-e-s sur la communauté homosexuel-le de culture nord africaine et musulmane. Les parcours se rejoignent, rencontrent des similitudes à savoir l’impossible coming out, le conflit intérieur entre soi et la religion, les soucis de santé mentale et les normes sociales pesantes.

La culpabilité ronge

Le silence imposé sur leur identité sexuelle et la culpabilité que leur fait porter la culture religieuse finissent par atteindre la santé mentale de personnes homosexuel-les d’ascendance maghrébine. « L’acceptation de l’homosexualité est difficile pour la majorité d’entre elles. Elles traversent des périodes de tensions psychologiques, en lien avec la peur de la réaction de la famille qui se télescope dans la religion. »

S’ajoute également les exigences de l’hétéronormativité comme dans cet exemple chez les lesbiennes d’ascendance maghrébine. « Toutes ont fait état de périodes difficiles psychologiquement, liées à la prise de conscience de la dominance de la norme hétérosexuelle. Leurs témoignages sont ainsi particulièrement similaires aux sentiments éprouvés par les jeunes femmes (de non culture muslmane et nord africaine) homo ou bisexuelles qui, dans l’enquête Contexte de la sexualité en France (réalisée en 2005), sont 89 % parmi les 18-24 ans à déclarer « avoir été déprimées au cours des douze derniers mois, contre seulement 33 % des jeunes hétérosexuelles (Bajos, Beltzer, 2008, p. 262). »

Un coming out impossible

Le coming out est un cap qui n’est très rarement franchi par les homosexuel-les d’ascendance maghrébine et pour les descendant-e-s nord africains de la communauté LGBTQIA+, par peur d’une réprobation sociale. Le coming out reste risqué pour de nombreuses personnes qui dépendent financièrement et matériellement de leurs parents.

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Source : Pexels

« L’autorité morale que les parents détiennent sur leurs enfants, conjuguée au soutien financier, qu’ils peuvent de fait suspendre en cas de désaccord profond, leur permet d’exercer diverses formes de pressions, qui peuvent de surcroît se cumuler à des comportements violents allant de l’insulte aux brutalités physiques, en passant par la rupture de communication inscrite dans un silence pesant ou encore la mise à la porte, comme en témoignent tous les ans les appels reçus par SOS homophobie (Boyer et al., 2010). » Il faut également ajouter que beaucoup refusent de faire leur coming out, qui pourrait entraîner une rupture familiale. Plus cela se saura tardivement mieux ce sera.

Quelle(s) voie(s) pour alors s’émanciper et s’affranchir du joug parental ? Certaines lesbiennes d’ascendance maghrébine par exemple, se servent de leur allure de  » garçon manqué ». En affirmant ainsi leur désintérêt envers les garçons, les hommes, il peut arriver que certains parents laissent une plus grande autonomie et elles espèrent ainsi précipiter leur départ du domicile familial.

En recherche d’identité

L’identité de genre et culturelle s’enchevêtrent et il est compliqué d’y trouver sa place pour les les homosexuel-les françaises d’ascendance maghrébine. 

Dans une communauté, on devient la personne qui fait déshonneur à sa culture et à sa famille. Dans l’autre, on n’est pas assez occidentalisé-e en restant attaché-e à sa culture d’origine. « Les femmes descendantes d’immigrés nord-africains sont soumises à deux injonctions normatives contradictoires : l’émancipation pour l’intégration sociale, et la fidélité coutumière pour l’intégration familiale (Guénif 2005). Le discours colonial aliénant persiste aujourd’hui dans la société française (Mansouri 2013). »

En oscillant entre deux mondes, on tend à perdre ses repères mais cette perte nous aide dans notre construction de soi. Certain-e-s issu-e-s de la communauté LBGTQIA+ et franco-nord Africain-e-s ont besoin de se distancer de leurs cultures d’origines afin de s’émanciper. D’autres se distancent puis se réapproprie leurs cultures selon leur vision des choses. Pour Ïko, la religion musulmane lui a beaucoup apporté en matière de spiritualité mais ce n’est pour autant qu’iel s’identifie à une religion.

Une narration qui a besoin de plus d’écho

Un parcours marqué par la pression sociale, par la peur de la réprobation sociale, par les conflits interpersonnels et avec les autres, par les problèmes de santé mentale, pour ces personnes ne suivant pas les normes sociales de leur environnement culturel.

Pour bon nombre de personnes homosexuel-les d’ascendance maghrébine faisant partie de la communauté LGBTQIA+, cacher leur vrai soi est le seul moyen pour survivre dans un contexte qui est hostile à leur identité de genre et orientation sexuelle. Depuis quelques mois, Ïko est retourné-e vivre dans sa ville natale, chez sa mère. Retourner chez ses parents n’est jamais facile, lorsque l’on a goûté à l’indépendance.

Désormais, Ïko ne veut plus se cacher et avoir honte d’iel-même. Iel affronte les remarques désobligeantes de ses soeurs, qui espèrent qu’Ïko ait changé-e de bord. Ayant trouvé la paix intérieur et s’acceptant comme personne non-binaire transgenre et homosexuel-le, Ïko va de l’avant avec beaucoup de bienveillance, d’amour et de positivité.
À travers son témoignage, iel espère inspirer, consoler, et questionner.

Les mots de fin de Ïko

«Mon vécu et les mots peuvent être dur même très dur à vivre, mais  paradoxalement, je ne peux en vouloir à ma famille. Oui, car ce que j’ai appris après tant d’années c’est qu’ils détiennent leurs propres vision de la vie et de ses fondements. C’est l’élan de leurs souhait du cœur basé sur leurs propres croyances qui les mènent à me dire tout cela ; bon ok y a des degrés à tout tout de même.
Mais, la preuve en est, est que durant mes soucis de santé, mes sœurs, ma mère ont été très présentes, faisant en sortes que je me sente au mieux possible. Par ailleurs, j’ai de la gratitude envers elles pour cela.

Ici, je veux faire comprendre l’importance de la résilience. Afin d’avancer pour soi et plus sereinement sur son propre chemin de vie.

Chaque être humain détient sa propre vérité. Je respecte la leurs, conscientise que se sont leurs fondations de vie qui reposent là-dessus et qu’ils ne pourront jamais vraiment comprendre qui je suis, ce que j’émane, ce que j’aime sans pourquoi ni comment, ma façon d’être et de vivre , moi à part entière. Ils ne sont pas à ma place et bien à la leurs.
Bien qu’il y ait toutes ces déchirures, ces « amours à conditions de… », j’ai conscience qu’un lien fort nous lit.  Je souhaite un jour une résilience des deux côtés.

Néanmoins, aujourd’hui je choisis de ne plus subir, mais bien de Vivre.
Je ne peux “changer“ ou réprimer mes fondations dans le souhait du bonheur d’autrui, c’est inconcevable. C’est ainsi. Et heureusement je ressens au plus profond de moi ce qui est juste et bon pour moi. Comme chaque être humain détient sa propre force de vie, je détiens la mienne bien ancré. Dans le souhait qu’un Amour sans conditions -Amour inconditionnel- puis-ce un jour bercer les habitants de ce monde.»

«Les yeux rivés sur mon chemin, ma propre vérité dans mes bras, mon intime est là. Et même si parfois au loin je ne vois plus l’horizon, je vois au travers, pas par la vue, mais bien par le ressentir. Foi en la vie.»
Ïko.

Bibliographie

Devenir lesbienne : le parcours de jeunes femmes d’origine maghrébine, Christelle Hamel, 16 décembre 2012

Enjeux identitaires multiples chez des personnes homosexuel.les ou transgenres, issu.es de l’immigration arabo-musulmane, Myriam Monheim, 17 septembre 2014

Les gouines of color sont-elles des indigènes comme les autres ?, Malika Amaouche, 30 septembre 2015

Les personnes homosexuel-les d’ascendance maghrébine, ces invisibles