Les militantes anti-coloniales que l’histoire a oublié

Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Haile Selassie, Samory Touré. Qui ne connaît pas ces figures anti-coloniales qui ont marqué la période décoloniale de l’histoire africaine ? On entend souvent parler des hommes ayant joué un grand rôle pendant cette période mais qu’en est-il des femmes ? La participation des militantes africaines dans la lutte anticoloniale reste sous-estimée, moins évoquée mais n’en est pas moins importante. Ces militantes ont aussi bien contribué que les hommes à cette période cruciale de l’histoire du continent. Nous allons voir différents parcours de militantes anti-coloniales, luttant pour la libération de leurs pays.

Hannah Kudjoe

Source photo : Wikipedia

Hannah Kudjoe est une des figures importantes de l’indépendance du Ghana. Sa rencontre en 1947 avec Kwame Nkrumah, insistant sur l’importance des femmes en politique, sera si marquante qu’elle décide un an plus tard de s’impliquer à son tour en politique. Lorsque les fondateurs de l’UGCC (United Gold Coast Convention), un parti indépendantiste dont fait partie Kwame Nkrumah sont arrêtés, Hanna Kudjoe mène une campagne pour leur libération. Après l’indépendance du pays en 1957, Hannah Kudjoe fonde la Ligue des femmes All-African et s’investit dans d’autres activités pour améliorer la condition des femmes. Dans les années 60, Hannah Kudjoe est chargée de la création de crèches et d’écoles maternelles dans sa fonction occupée au gouvernement. Démise de ses fonctions en 1965, elle disparaît des mémoires collectives lors du coup d’Etat de 1966 contre Kwame Nkrumah, puisque très peu d’archives du gouvernement Nkrumah restent. On n’en saura très peu d’elle par la suite. Voici ces dernières paroles en publique, deux jours avant sa mort, lorsqu’elle est invitée d’honneur à la journée de la femme dans une association à Accra :

« Quelque part en juin 1947, nous avions reçu un charmant monsieur, il m’a été présenté par mon frère sous le nom de Kwame Nkrumah, Secrétaire général de l’UGCC. Pendant la journée, mon frère était allé avec Nkrumah pour participer à diverses réunions de l’UGCC en ville … Un jour, alors qu’ils revenaient et que je servais Kwame Nkrumah, il m’avait demandé pourquoi je n’avais pas assisté à ces réunions de l’UGCC. J’étais étonnée par sa question et je lui répondit honnêtement que je pensais que la politique n’était que l’affaire des hommes. Pendant plus 20 minutes, Kwame Nkrumah m’expliquait tout ce qu’ils faisaient et l’importance de chacun, en particulier des femmes, de s’impliquer. Au moment où Kwame Nkrumah est parti … Mon intérêt pour la politique grandit. Au travail, je commençais à discuter avec mes collègues couturières et clientes sur différentes problématiques du pays. Chaque fois que je voyageais pour rendre visite à mes clientes couturières, je parlais dans les trains sur la nécessité de notre libération, en incitant les gens à rejoindre l’UGCC et à se rassembler et s’informer sur la campagne de décolonisation. »

Baya Bouhoune-Jurquet

Connue aussi sous le nom de Baya Allaouchiche, elle consacre toute sa vie à la lutte anti-colonialiste et féministe. Mariée de force à quatorze ans, cet évènement marquera son opposition à cette domination patriarcale. Elle décide de ne plus porter le hijâb et de s’engager dans l’activisme social et politique. À partir de 1941, Baya devient membre du parti communiste algérien et sert d’agente de liaison avec les députés communistes emprisonnés. En 1949, Baya est promue en devenant secrétaire de l’Union des femmes d’Algérie et se rend à plusieurs conférences internationales de femmes communistes.

Le début de la guerre d’Algérie en 1954, entraîne l’affaiblissement du parti communiste et sera dissous en 1955 ( pour être reconstitué quelques années plus tard). Baya rejoint alors le FLN en 1956, une année qui marque également son expulsion à Marseille. Dû aux pouvoirs spéciaux voté en mars 1956, le gouvernement de l’époque a les mains libres pour « assurer l’ordre » ce qui justifie les arrestations arbitraires, les tortures, les enlèvements, les viols et les camps d’internement dans toute l’Algérie. Dans sa nouvelle ville d’adoption, Baya Allaouchiche continue sa lutte pour l’indépendance de l’Algérie, obtenue en 1962. « Elle participe activement à mai 1968, puis oeuvre à la destruction des bidonvilles et à la défense des immigrés marseillais contre le Front National. Lors de la guerre civile algérienne des années 1990, elle organise des structures d’accueil à Marseille pour les orphelins. » Elle s’éteint en 2007.

Une autre figure militante anti-coloniale membre du Front de Libération National (FLN), a fait beaucoup parler d’elle. Il s’agit de Djamila Bouhired.

Djamila Bouhired

Djamila Bouhired à la prison de Maison-Carrée en avril 1958, un an après son arrestation.

Dès le plus jeune, Djamila Bouhired se révolte contre la domination coloniale. Fréquentant une école française, les élèves se devaient de chanter un hymne dont ses quelques phrases « La France est notre mère patrie ». Djamila avait pour habitude de chanter « L’Algérie est notre mère patrie », ce qui lui valait de sévères punitions. À ses 19 ans, elle rejoint le Front de Libération Nationale (FLN) et fait partie du « réseau bombes ». L’année 1957 marque son arrestation en raison des documents qu’elle portait sur elle, prouvant son appartenance au FLN. Elle est alors torturée et violée par les services spéciaux. En juillet 1957, sa condamnation à mort est prononcée et son avocat Jacques Vergès publie un manifeste pour sa libération. Il s’ensuit alors une médiatisation et un soutien qui dépasse les frontières. Le film Djamila l’Algérienne, réalisé par Youssef Chahine, sort en 1958. La chanteuse libanaise Fairuz lui dédie une chanson, « Lettre à Djamila Bouhired. » Des chefs de gouvernement comme Gamal Abdul Naser et Jawaharlal Nehru demandent sa libération. Grâce à ce soutien international, Djamila Bouhired est libérée en 1962.

En avril 2019, elle participe à une des marches des étudiant-e-s contre le renouvellement de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika, aux élections présidentielles.

Dans une interview accordée au journal As-Safir elle déclare : « Je suis toujours une rebelle parce que la femme arabe doit porter une hache dans son bras droit pour construire, et verser une larme dans l’espoir d’émouvoir les hommes de la nation. » (Assafir, 26 janvier 2009). Tant de bravoure et de courage se retrouve également parmi une des militantes anti-coloniales du continent africain, affrontant l’oppression et la violence coloniale, Aoua Keïta.

Aoua Keïta

Aoua Keïta était une militante anti-coloniale et sage-femme malienne. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Aoua Keïta ne fait pas partie de ces militantes anti-coloniales féministes oeuvrant sur le continent africain. En 1923, Aoua Keïta est scolarisée à l’école des filles et poursuit ses études à l’Ecole médecine de Dakar. Quelques années plus tard, elle occupe son premier poste de sage-femme à Gao. Voyant qu’elle éveille des regards suspicieux, Aoua se lance dans la couture, espèrant ainsi tisser des liens grâce son commerce. Elle gagne alors petit à petit à la confiance des locaux et est de plus en plus sollicitée pour des accouchements. Son savoir-faire associant les coutumes traditionelles et les connaissances médicales, contribue grandement à sa notoriété. Aoua porte également de plus en plus d’intérêt à la politique, lorsqu’elle se marie avec son époux Daouda Diawara, grandement préoccupé par la situation du Mali (Soudan Français). Elle observe également avec grande attention la situation de l’Ethiopie, qui fut un des seuls pays non colonisés.

Source : presenceafricaine.com

Sous cette influence politique, elle rejoint l’Union-soudanaise-Rassemblement démocratique africain (US-RDA), un parti politique anti-colonial. Par groupe de femmes, elles sillonnent les villages pour sensibiliser à la participation aux élections législatives. Aoua Keïta renonce à sa nationalité française et tient à le plus de transparence possible lors de ces élections. Son engagement n’est pas sans risque à mesure que son influence grandit. « Pendant plus de douze ans, elle est systématiquement poursuivie par la vindicte d’une administration aux abois qui, faute de pouvoir la mettre à pied, lui inflige de nombreuses brimades, blâmes, sanctions et transferts dans les endroits les plus reculés de la colonie, sans compter une expulsion temporaire du Soudan. Une armée de personnalités – au nombre desquelles on compte l’Inspecteur de la Santé en AOF (Afrique-Occidentale française), des Commandants de cercles, des directeurs d’hôpitaux, des collègues de travail et diverses connaissances – l’encouragent à arrêter de faire de la politique. »

Aoua ne manque pas de s’investir dans le milieu du travail. En 1957, elle fonde avec Aissata Sow l’Union des femmes salariées de Bamako, qui a pour but de donner aux femmes du marché du travail une voix politique. Elle contribue aussi à la création de Union Générale des travailleurs-euses de l’Afrique noire. En 1958, Aoua participe à la rédaction d’une constitution pour la Fédération du Mali et élue députée. Quatre ans plus tard, elle participe à la rédaction d’un Code du Mariage et de la Tutelle du Mali garantissant plusieurs droits : le consentement des deux parties (art 10), la répudiation prohibée (art 58), un seuil limité pour la dot (art 3). En 1967, elle est écartée du pouvoir et rejoignant son mari au Congo, elle continue de s’investir dans la cause des femmes. Elle publie sa biographie en 1975 et meurt en 1979.

Quittons l’Afrique l’Ouest, pour aller plus au sud, où la aussi des militantes anti-coloniales comme Bibi Titi Mohamed se sont engagées dans l’amélioration des conditions des femmes.

Bibi Titi Mohamed

Bibi Titi Mohamed fait partie de ces militantes anti-coloniales qui ont consacré aussi bien leur lutte contre le colonialisme que l’amélioration des conditions des femmes. Elle est née en 1926 à Dar es Salaam, la plus grande ville de Tanzanie. C’est sa mère qui l’a beaucoup influencée dans la cause féministe. Accordant une grande importance à l’éducation, elle décide de scolariser sa fille après la mort de son mari. 1950 est l’année qui marque ses débuts en politique. Elle fonde avec Julius Nyere le parti politique L’Union nationale africaine du Tanganyika, un parti luttant pour l’indépendance du Tanganyika ( ancien pays de l’Afrique de l’Est devenu la Tanzanie). Elle crée également la section féminine du parti appelé l’Umoja wa Wanawake wa Tanzania et en l’espace de quelques mois, elle réussit à convaincre plus de 5000 femmes à rejoindre le parti. Cette section a contribué à faire connaître la lutte anti-coloniale auprès des femmes et d’avoir une plus forte mobilisation pour cette lutte.

Bibi Titi Mohamed au milieu – Source photo : Leila’s Cafe

L’indépendance obtenue, Bibi Titi Mohamed continue de s’impliquer en politique à plusieurs niveaux, en étant chargée du développement des collectivités locales, en créant d’autres organisations politiques féminines pour encourager leur mobilisation et implication dans le milieu politique. La perte de son siège au parlement en 1965 sonne la fin de sa carrière. Elle démissionne deux ans plus tard et sera accusée d’avoir participé à un complot visant à renverser le gouvernement de Nyerere, la condamnant à perpétuité. En 1972, par grâce présidentielle, Bibi Titi Mohamed est libérée et disparaît de la scène politique. Elle reste une figure marquante féministe et anti-coloniale, qui oeuvra tout au long de sa carrière politique au profit de l’indépendance de la Tanzanie et de la condition des femmes.

Vera Chirwa

Source photo : Jeunes Amnesty International

Une femme exceptionnelle qui a risqué sa vie pour les citoyen-nes de son pays comme bon nombre de militantes anti-coloniales. Vera Chirwa est une militante des droits de l’homme et avocate du Malawi. Elle se joint à Rose Chibambo pour fonder la Ligue des femmes de l’Afrique du Nyassaland et travaillent avec le parti politique Nyasaland African Congress, pour obtenir l’indépendance. Le parti politique le Nyasaland African Congress se transforme en 1959 en parti du congrès du Malawi. En 1961, ce parti remporte les élections législative et le mari de Vera devient une figure emblématique du gouvernement, en tant que ministre de la justice et procureur général. Mais les choses s’enveniment et Vera Chirwa et son mari sont contraint-e-s de fuir le pays et s’exilent en Tanzanie. En décembre 1981, ils sont kidnappé-e-s par des membres des forces de sécurité malawites. « Ils sont détenu-e-s dans des conditions inhumaines, privés de soins, sous-alimenté-e-s, enfermé-e-s au secret dans leurs cellules, enchaînés la nuit, sans contact. »

En janvier 1993 Vera Chirwa est libérée et fonde l’organisation Malawi Carer, proposant des consultations juridiques gratuites, des programmes d’éducation pour les femmes et s’engage également dans la lutte contre le sida. En 2000, Vera Chirwa est nommée par la Commission africaine sur les droits de l’homme et des peuples en tant que Rapporteur spécial sur les prisons et conditions de détention en Afrique.

Une histoire que l’on doit enseigner et commémorer

Bien d’autres activistes anti-coloniales ont marqué la période coloniale comme Meriem Belmihoub, Margaret Ekpo, Funmilayo Ransome-Kuti, Djamila Bouazza, ou encore Touria Zekkat et ainsi de suite. On pourrait penser que ces femmes ayant été impliquées dans l’amélioration des conditions des femmes peuvent être considérées comme des militantes anti-coloniales et féministes.

« Elles ont surtout montré la capacité de résistance des femmes à l’ordre colonial, avec leur engagement politique. À ce niveau, elles sont nos « héroïnes ». Elles n’ont pas remis l’ordre patriarcal en question» , déclare la sociologue Fatou Sow, dans une une interview pour la Revue Tiers Monde (nom très discutable).

La guerre d’Algérie est la période dans laquelle les militantes anti-coloniales sont les plus visibles. En procédant à mes recherches, il était assez difficile de trouver des informations denses et précises sur le parcours de nombreuses militantes lorsqu’elles n’étaient pas impliquées dans cette guerre-ci. Cette situation nous montre combien il est important de commémorer la mémoire de ces femmes qui ont risqué leur vie pour la libération de leurs pays. Et puis les portraits de ces militantes anti-coloniales nous montrent aussi que le récit est dominé par la présence masculine, que ce manque de représentativité souligne qu’une partie de l’histoire a été oubliée et qu’il est bien temps de l’honorer.

Auteur-e

A., créateur-rice du blog People Racializadas, partageant divers portraits de personnes racisées et des sujets d’actualité. Vous pouvez me suivre sur Instagram.

Les militantes anti-coloniales que l’histoire a oublié

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